Lorsque le désir devient une difficulté dans le couple, une même question revient, souvent avec insistance : qu’est-ce qui ne fonctionne plus ?
Cette manière de poser le problème est compréhensible. Elle est aussi réductrice. Car elle suppose que le désir serait un mécanisme défaillant, qu’il suffirait d’ajuster, de stimuler ou de relancer.
Or, les approches contemporaines du désir — cliniques, scientifiques et socioculturelles — convergent sur un point essentiel : le désir n’est pas un simple réflexe biologique ni un devoir relationnel.
Il est une expérience complexe, sensible à la manière dont chacun se tient dans la relation, aux attentes qui pèsent sur le couple, et au contexte plus large dans lequel l’intime s’inscrit.
Trois penseurs permettent d’éclairer ce déplacement du regard : David Schnarch, Cécilia Commo et Marie-Estelle Dupont.
Leurs approches sont différentes, mais profondément complémentaires.
David Schnarch, psychologue et sexothérapeute américain, a profondément marqué la clinique du couple en proposant une idée dérangeante, mais féconde : le désir sexuel est moins lié à la qualité du couple qu’au degré de différenciation psychique des partenaires.
La différenciation désigne la capacité à rester en lien avec l’autre, tout en demeurant en contact avec ses propres émotions, limites et désirs, et sans se dissoudre dans la relation ni utiliser l’autre pour se réguler. Dans Passionate Marriage (1997), Schnarch montre que lorsque le couple devient le principal espace de régulation de l’estime de soi — se sentir aimable, désirable, rassuré — la sexualité se charge d’une mission impossible.
Le désir, alors, ne circule plus librement. Il est requis, attendu, parfois exigé.
Dans ce contexte, le retrait du désir n’est pas nécessairement un signe de désamour.
Il peut être une réaction à une pression relationnelle trop forte, même lorsqu’elle est invisible ou bien intentionnée.
Pourtant, le discours dominant laisse peu de place à ces variations. Le désir devrait être spontané, partagé, durable. Il devrait revenir vite. Il devrait s’ajuster.
Lorsque ce n’est pas le cas, une pression silencieuse s’installe : celle de devoir comprendre vite, corriger, réparer. Or, une question mérite d’être déplacée. La question centrale n’est peut-être pas : comment retrouver le désir ? Mais plutôt : que se passe-t-il dans la relation au désir ?
Dans de nombreux couples, la sexualité devient — souvent sans que cela soit conscient — un moyen de se rassurer sur sa valeur, sur la solidité du lien, sur le fait d’être encore choisi…
Ce besoin n’est pas en soi problématique. Il devient source de souffrance lorsque le sexe devient le principal outil pour calmer ces peurs. Cette souffrance est légitime, même si elle ne peut pas être résolue par la sexualité.
Plus le rapport sexuel est investi d’enjeux identitaires, moins il peut rester un espace de jeu, de curiosité, de liberté. Le désir s’y épuise.
Schnarch insiste sur un point central : le désir ne supporte pas durablement d’être utilisé comme régulateur émotionnel. Il réclame un minimum d’autonomie psychique pour exister.
Là où Schnarch interroge le rapport à soi, Cécilia Commo, psychologue clinicienne et sexologue, met en lumière un autre piège contemporain : celui de la performance sexuelle.
Dans Le désir est un sport de combat (2021), elle montre combien le désir est aujourd’hui pris dans un faisceau d’injonctions : avoir envie souvent, avoir envie de la “bonne” manière, avoir envie en même temps que l’autre, etc.
Le désir cesse alors d’être une expérience intime. Il devient un objet d’évaluation.
On se demande : Est-ce que j’ai assez envie ? Est-ce que j’ai envie comme il faut ? Est-ce que mon désir est normal ?
À force d’être surveillé, comparé, mesuré, le désir se retire.
Non par opposition, mais par saturation.
Un des apports majeurs de la pensée de Cécilia Commo est de rappeler une évidence souvent oubliée : le désir ne se décrète pas.
Il ne se maintient pas par amour.
Il ne se fabrique pas par compromis durable.
Il ne répond pas aux injonctions, même affectueuses.
Lorsque la sexualité se maintient sans désir — pour préserver le couple, éviter les conflits ou rassurer l’autre — quelque chose se brouille. Le corps se met en retrait. Les sensations s’émoussent. Le lien au plaisir se fragilise.
Ce n’est pas un manque de générosité. C’est un signal de protection.
Cette lecture rejoint les travaux de Rosemary Basson, dont le modèle du désir sexuel non linéaire montre que l’envie dépend largement du contexte émotionnel et relationnel.
Chez beaucoup de couples, le désir devient un lieu de projection mutuelle.
Le partenaire en demande parle de frustration, de manque, parfois de rejet.
Le partenaire en retrait parle de fatigue, de pression, parfois d’envahissement.
Mais rarement le désir lui-même est interrogé dans ce qu’il traverse réellement comme la charge mentale, le rapport au corps, l’histoire personnelle, le sentiment d’être attendu plus que rencontré.
Cécilia Commo souligne combien ces malentendus alimentent une spirale douloureuse : plus l’un demande, plus l’autre se ferme. Plus l’autre se ferme, plus la demande s’intensifie.
Le désir devient alors un lieu de conflit, alors qu’il était au départ un lieu de rencontre.
Marie-Estelle Dupont, psychologue clinicienne, invite à élargir encore le cadre.
Pour elle, les difficultés de désir ne peuvent être comprises sans interroger le contexte socioculturel dans lequel les couples évoluent.
Nous vivons dans une société qui valorise l’épanouissement personnel, l’intensité émotionnelle, la satisfaction rapide des besoins et la réussite intime et sexuelle.
Le couple devient alors le lieu où tout devrait se conjuguer : amour, désir, sécurité, excitation, croissance personnelle.
Dans La tyrannie du bien-être (2022), Marie-Estelle Dupont montre combien cette accumulation d’attentes crée une pression structurelle.
Lorsque le désir fléchit, ce n’est pas seulement une difficulté relationnelle : c’est souvent vécu comme un échec de soi.
Un autre aspect central de sa réflexion concerne l’illusion contemporaine du choix illimité.
Applications de rencontre, discours sur la compatibilité parfaite, promesse d’une sexualité toujours épanouie : tout concourt à installer l’idée qu’un désir qui faiblit serait le signe d’un mauvais choix.
Dans ce climat, le doute s’infiltre. Et si ce n’était pas la bonne personne ? Et si ailleurs ce serait plus simple ?
Le désir devient alors un test permanent de validité du couple, plutôt qu’un phénomène vivant et fluctuant.
Les apports de Schnarch, Commo et Dupont convergent sur un point fondamental : le désir ne peut être compris isolément.
Il est à la croisée du rapport à soi (différenciation), du rapport à la norme (performance) et du rapport au monde (contexte culturel).
Chercher à le réparer sans interroger ces dimensions revient souvent à ajouter de la pression là où il y en a déjà trop.
Comprendre le désir autrement, ce n’est pas renoncer à la sexualité.
C’est renoncer à la traiter comme une obligation ou un indicateur de réussite.
Ce déplacement permet déjà de soulager la culpabilité, d’apaiser les conflits et de rouvrir un espace de parole.
C’est à partir de là que le travail thérapeutique peut véritablement commencer. Non pour forcer le désir à revenir, mais pour écouter ce qu’il tente de dire.
Les articles suivants entreront précisément dans cette phase délicate : nommer ce qui fait mal, sans accusation ni simplification.